Le résistant Pierre Brossolette mérite d'entrer au Panthéon

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Le signe de l'excellence est inscrit très tôt sur le front de Pierre Brossolette. En 1922, dans les derniers jours de sa 18e année – il est né le 25 juin 1903 –, il se présente au concours d'entrée à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, qu'il intègre comme cacique, c'est-à-dire le premier de sa promotion, littéraires et scientifiques confondus. Entré, après l'agrégation d'histoire, en journalisme – précurseur, il prône, dès 1927, une Europe axée sur la France et l'Allemagne, mais excluant l'Angleterre –, puis en politique, d'abord au Parti radical puis au Parti socialiste, il est à l'automne 1936, à 33 ans, nommé par Léon Blum chroniqueur quotidien de politique étrangère au "19 heures" de la radio nationale. Antimunichois, il est taxé de bellicisme et interdit d'antenne en janvier 1939.

 

En 1940, capitaine d'un bataillon d'infanterie, talonné par les Allemands, il ramène à pied, sur plus de 400 km, l'intégralité de ses hommes et de leurs armes ; retraite exemplaire qui lui vaut la croix de guerre. Au début de 1941, il entre activement dans la Résistance avec le réseau du Musée de l'homme, puis rejoint celui de la Confrérie Notre-Dame, fondée par le colonel Rémy.

 

Il y joue un rôle éminent et, au printemps de 1942, s'envole clandestinement pour rencontrer le général de Gaulle à Londres. Il devient un des grands animateurs de la France combattante et de la Résistance.

 

Il est l'un des tout premiers à être nommé Compagnon de la Libération le 17 octobre 1942 au motif suivant : "Modèle d'esprit de devoir et de sacrifice. Organisateur d'un rare mérite, a fait preuve, au cours des très importantes et périlleuses missions qui lui furent confiées, d'un dévouement exemplaire au service de la France." Le général de Gaulle le qualifie même de "philosophe du gaullisme".

 

Chantre de la France combattante

Il a été, d'autre part, le chantre de la France combattante et de la Résistance, des inconnus tombés au combat qu'il a appelés les "soutiers de la Gloire". L'émotion, le sens de la grandeur et de la fraternité donnent à ses discours, allocutions ou écrits de l'époque un souffle inspiré.

Infatigable combattant, il retourne une troisième fois en France en 1943. Quelques mois plus tard, son retour est rendu difficile par un temps d'hiver inclément. Au début de février 1944, il rejoint un groupe de résistants et de pilotes anglo-saxons retournant en Angleterre à bord d'une pinasse de 18 mètres, le Jouet des flots. La tempête fait échouer le projet.

C'était le premier d'une série d'accidents improbables qui donnent à son destin les traits d'une tragédie antique. Arrêté et mis en prison incognito à Rennes pendant plusieurs semaines, en relation avec la Résistance et Londres, il prépare une évasion. Une imprudence alerte la Gestapo et Pierre Brossolette est transféré au 84, avenue Foch [siège de la Gestapo].

Les tortures commencent et ne cessent pas. Il sait qu'elles aboutissent à des pertes de contrôle. Porteur de tous les secrets de Londres et de la Résistance, il ne veut pas prendre de risques. Calmement, lucidement, il décide de mettre fin à ses jours.

Le 22 mars, après une séance de torture, il est laissé épuisé et menotté dans une pièce du 5e étage. Une fenêtre est ouverte, il s'y jette. Il est brisé. Il meurt à l'âge de 40 ans. À la Libération, il sera considéré, à juste titre, comme le plus grand héros de cette période. Son nom est donné à plus de 600 lieux publics.

Peu d'hommes ont su montrer à la fois autant d'intelligence, de détermination, d'humanité et d'abnégation. Son courage était impressionnant, mais il surprenait aussi par sa bienveillance, sa gentillesse et sa gaieté, surtout avec les enfants et les sans-grades.

Le poète Philippe Soupault, dans ses Mémoires de l'oubli, écrit de lui : "Cet homme perspicace sans être cynique, si doué, si modeste, orgueilleux sans être vaniteux."

Son sacrifice, écrit avec le sang et l'encre, fait partie du patrimoine de la France. Il reste un exemple vivant, dont il est opportun de ranimer la mémoire, à l'heure du 70e anniversaire de la Libération. Notre pays en a besoin. Le moment est venu de transférer ses cendres au Panthéon.

Ce texte a été signé par :

Robert Badinter, ancien garde des Sceaux ; Alain Bergounioux, historien ; Jean-Denis Bredin, avocat ; Jean-Claude Casanova, président de la Fondation nationale des sciences politiques ; Edmonde Charles-Roux, résistante, croix de guerre, présidente de l'Académie Goncourt ; Jean-Pierre Chevènement, sénateur ; Jean Daniel, fondateur du "Nouvel Observateur" et éditorialiste ; Alain Decaux, membre de l'Académie ; Alain Finkielkraut, philosophe ; Max Gallo, membre de l'Académie ; François Jacob, biologiste, Compagnon de la Libération, membre de l'Académie ; Jean-Noël Jeanneney, historien ; Lionel Jospin, ancien premier ministre ; Jacques Julliard, historien ; Jean-François Kahn, essayiste et écrivain ; Denis Olivennes, PDG de Lagardère Active ; Jean d'Ormesson, écrivain, membre de l'Académie ; Mona Ozouf, philosophe et présidente du comité de soutien pour le transfert au Panthéon de Pierre Brossolette ; Claude Pierre-Brossolette, inspecteur général des finances honoraire ; Jean-Pierre Rioux, historien ; Michel Rocard, ancien premier ministre ; Éric Roussel, journaliste et écrivain ; Michel Winock, historien.

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