Israël : la nation start-up

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Dan Senor, Saul Singer, Israël. La nation start-up, Paris : Maxima, 2011

Le titre même semble connu. Israël, la nation start-up … la nation du high-tech, Israël connaît plus de start-up que la Silicon valley de la baie de San Francisco. Tous ces énoncés font la fierté des Israéliens. Et pourtant, nous disent Dan Senor et Saul Singer ― dont le livre édité pour la première fois en 2009, vient de sortir en français ―, aucun livre ne s’était encore focalisé sur le sujet. Plus encore nous disent les auteurs, nul n’était capable de dire pourquoi Israël a développé le pôle d’innovation technologique le plus important et performant au monde.

"Comment se fait-il, nous disent-ils, qu’un pays d’à peine plus de 7 millions d’habitants, fondé il y a 60 ans, constamment en guerre depuis, soit à l’origine de la création et du développement de davantage d’entreprises de haute technologie que des pays plus importants, plus anciens, et qui vivent en paix ?" C’est la question à laquelle les deux auteurs américains, l’un vit à New York, l’autre à Jérusalem, tentent de répondre.

Les approches sociologiques fonctionnalistes, institutionnelles et conjoncturelles ― la conscription, l’absence de ressources premières, la menace de guerre ― sont un début d’explication, mais elles ne leur suffisent pas. D’autres pays présentent les mêmes caractéristiques, et ne développent pas autant d’entreprises de haute technologie, y compris parmi les "dragons" asiatiques. A ces approches sociologiques, les auteurs ajoutent un regard à la fois culturaliste et individualiste. Senor et Singer multiplie les exemples d’investisseurs, de chefs d’entreprises, de créateurs, de start-up, et donnent une explication culturelle à ce phénomène. Selon eux, si Better place, Intel, Israel Aircraft Industries, Nice Systems, Compugen ou bien d’autres sociétés sont nées ou fortement implantées en Israël, ce n’est pas qu’une question institutionnelle et conjoncturelle, c’est avant tout une question culturelle.

Peuple du livre, culture talmudique de contestation, chutzpah*, culture hyperdémocratique, et même un piston qui ne dit pas son nom sont les recettes de l’innovation israélienne et de la création d’une "nation d’entrepreneurs". Par son regard admiratif le livre a l’avantage d’aborder sous un œil positif certaines caractéristiques de l’Israélien qui pourraient à d’autres moments être perçus comme de graves défauts : l’absence de discipline et la relativisation extrême de la hiérarchie (y compris dans l’armée), le fait que "tout le monde connaît tout le monde" et même la situation permanente de menace sur la sécurité du pays. Parce que les Israéliens sont entourés d’ennemis qui ne leur permettent pas de prendre leur voiture pour faire librement des milliers de kilomètres, ils créent des outils de transports virtuels (pour les téléphones, ou internet) ; parce que les Israéliens sont constamment menacés, ils ne permettent pas un mauvais commandant, ou un mauvais professeur, et se plaignent s’il le faut sans respect pour la hiérarchie. Ces aspects culturels dont chaque Israélien pourra donner des exemples (mais aussi des contre-exemples, c’est le défaut d’une approche culturaliste générale) participent selon les auteurs à la réussite technologique israélienne. Dan Senor et Saul Singer ont écrit un excellent livre de vulgarisation du secteur des start-up israéliennes. En privilégiant les parcours d’investisseurs, d’entrepreneurs et des start-up elles-mêmes, en insistant sur les histoires personnelles plutôt que sur l’argumentation, ils permettent au grand public d’apprécier l’ouvrage avec divertissement. Un lecteur qui ne connaît pas Israël découvrira ces traits de caractère avec intérêt et amusement, un autochtone israélien, plus familier de cette culture, devrait s’amuser encore plus en parcourant toutes ces histoires.

On ne peut regretter que quelques éléments : l’ouvrage est peu long sur la fin, et surtout, la critique de l’économie israélienne dans sa globalité semble trop minime, due à l’approche de départ (l’étude d’Israël comme nation start-up). Les auteurs rappellent un certain nombre de données : Israël se place en première position en investissements en capital-risque par habitant (devant les Etats-Unis), Israël a le plus de sociétés classées au NASDAQ après les Etats-Unis, et Israël a le plus de dépenses en R&D civiles, Israël est la nation start-up, ça ne fait aucun doute. Mais on peut se poser quelques questions auxquelles les auteurs, qui ne rentrent pas dans une explication économique globale, ne répondent pas suffisamment : sur le rachat des start-up et leurs conséquences sur l’emploi à long terme, ou encore sur le succès des autres pays à forte croissance (Taïwan, Singapour, Corée du sud) qui n’ont pourtant pas autant de start-up, sur le manque d’infrastructures comparé à des pays plus riches, en Europe notamment ?

On ne peut pas tout avoir en un seul livre. On peut déjà se réjouir en lisant le récit des succès racontés par les auteurs, et la thèse culturelle qui les explique. Un livre plaisant, par moments amusant, et souvent passionnant.

*Les auteurs définissent la chutzpah ainsi : "culot, courage effronté, présomption accompagnée d’une arrogance telle qu’aucun mot dans aucune autre langue ne peut lui faire justice".

Reproduction autorisée avec les mentions suivantes et le lien vers cet article : © Misha Uzan pour http://un-echo-israel.net et http://mishauzan.com

PS : J'ai lu ce livre et je suis enthousiaste (Jacques Busseuil)

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